Sur l’éclipse totale du 5 décembre

« Il y a une armée incomparablement plus meurtrière que toutes les armées de guerre : la grève, l’armée anarchique de la paix. »

par janek.
Mis à jour le mardi 3 décembre 2019

Nous avons reçu un bel appel à la grève issu d’une chronique anonyme publiée en 1906, dans le quotidien paraguayen Los Triunfos. Son lyrisme change un peu de la rhétorique syndicale très présente autour de la journée du 5 décembre, son internationalisme résonne avec l’ambiance actuelle et l’image apocalyptique donne une valeur cosmologique aux « problèmes sociaux ».


S’il faut une grève à notre époque, c’est une grève de discours. Tous fusent et destituent et restituent l’état des choses dans le même temps. Mais il n’y a pas de grève transitive - faire grève est nécessairement faire grève de tout. La grève n’est pas un événement : c’est l’avènement de l’absence. Simon le Mage était un gréviste ; se rappeler les grèves équivaut à se rappeler une suite ininterrompue de refus de participer au monde. Et quand le monde se change en discours, la zone à déserter est clairement identifiée. Mais ces temps et ces lieux où le dire ne court pas : ils furent, et leur sol est jonché de paroles jamais ouvertes, désormais écrasées. Leur être est fragile. Telle est la nature de la chronique anonyme que nous avons recueillie et traduite, publiée dans le quotidien paraguayen Los Triunfos le 7 février 1906.

Grèves partout, de la Russie à l’Argentine. Et quelles grèves ! Vingt, cinquante mille hommes qui soudain, à un signal, croisent les bras. Les esclaves rebelles d’aujourd’hui ne dévastent pas les champs, n’incendient pas les villages ; ils n’ont pas besoin de s’organiser militairement sous l’ordre de chefs conquistadores comme Spartacus pour faire trembler l’empire. Ils ne détruisent pas, ils s’abstiennent. Leur arme terrible est l’immobilité.

C’est que le monde se repose sur les muscles crispés des misérables. Et les misérables sont nombreux ; cinquante mille caryatides qui se retirent n’est pourtant pas rien. L’an prochain ils seront cent mille, puis un million. L’édifice social ne semble pas en danger ; il est fermé à toute attaque par ses portes d’acier, ses murs colossaux, ses larges canons ; il est entouré de fossés, et fortifié jusqu’au milieu de la plaine. Mais regardez le sol, malade d’une mollesse suspecte ; sentez-le céder ici et là. Demain, avec une douceur formidable, la montagne de sable s’écroulera en silence, et notre civilisation aura vécu.

Il y a une armée incomparablement plus meurtrière que toutes les armées de guerre : la grève, l’armée anarchique de la paix. Même les ruines sont utiles ; le pillage et le massacre distribuent et transforment. La ruine absolue : laisser le marbre dans la carrière et le fer dans la mine. Le véritable massacre : laisser les ventres vierges. La grève, en suspendant l’histoire, annule l’univers des possibilités, bien plus vaste, fécond et transcendant que l’univers visible. Le visible est passé déjà ; le possible est l’avenir. Assassiner est un accident ; ne pas engendrer est un crime prolongé.

Il n’importe pas tant que le sang court. Les fleuves courent ; ce qui importe c’est le marais. Le mouvement, bien qu’il emporte, affirme le dessein efficace et l’énergie. La hache qui vous ampute une main ne prend pas plus que la main ; mais si les doigts n’obéissent pas à votre volonté, frémissez, parce qu’il ne s’agit plus seulement de la main, mais de votre moelle. La grève est la paralysie, la paralysie progressive, dont les premiers symptômes atteignent déjà l’humanité moderne, et trahit de profondes et peut-être irrémédiables lésions intérieures.

Tout se réduit à un problème moral. C’est notre conscience qui nous fait souffrir, qui empoisonne et vieillit notre chair. Nous avons méprisé et tourmenté les moins coupables d’entre nous, les plus humbles artisans de notre prospérité ; nous n’avons pas su les intégrer à notre espèce, les fondre dans l’unité commune et dans l’harmonie indispensables à tout chantier digne et durable ; nous avons voulu que la somme totale des douleurs nécessaires tombe uniquement sur eux. Et cet excès de douleur lourdement rejeté et accumulé dans le fond ténébreux de la société revient sur nous, et se lève et croît à la lumière du soleil et à l’air libre, d’où jamais il ne dut avoir disparu.

Voir en ligne : https://lundi.am/Sur-l-eclipse-tota...


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