En attendant l’allocution de Macron...

Le meilleur maintien de l’ordre ? S’assurer que chacun reste chez soi. Mais ce 8 décembre, cela n’a pas suffi.

par janek.
Mis à jour le lundi 10 décembre 2018

Lors de son point presse samedi en fin de journée accompagné de son Premier ministre, Christophe Castaner étonne par sa sérénité. Oubliée l’inquiétude qui l’accompagnait durant la semaine. « La situation est maîtrisée (…) des incidents se poursuivent, ils sont l’œuvre de casseurs. Ils sont traités par les forces de l’ordre avec méthode et efficacité ». Il martèle, un peu penaud tout de même : « Un point d’arrêt a été mis à l’escalade de la violence ».

Autant dire les choses. Cet homme n’a pas le choix. Il est obligé d’annoncer le retour à la normale, alors que des manifestations et des blocages se poursuivent partout en France malgré la nuit, que les visages se sont déjà donnés rendez-vous samedi prochain.

Quoi qu’il arrive : rassurer son monde. « Non, tout ne s’écroule pas, ne vous en faites pas. » Sur le terrain pourtant, difficile de reconnaitre la situation maitrisée.

Des émeutes ont éclaté en de multiples points de la capitale, laissant les forces de l’ordre dans la fumée. Toutes les caméras du monde s’agglutinaient autour des Champs à l’affut des affrontements, mais Paris a été un leurre qui a occulté la situation explosive dans le reste du pays. A Lyon, Marseille, Nantes, Saint-Etienne ou Caen : des affrontements. Bordeaux et Toulouse ont connu des émeutes historiques. Voilà pour les aspects les plus impressionnants. L’économie a été bloquée le temps d’une journée. Au moins un milliard d’euros de manque à gagner rien que pour les commerçants parisiens. Des manifestations pacifiques ont massivement rassemblé dans des dizaines de villes : gilets jaunes ou marches pour le climat convergeaient parfois dans des ambiances superbes. A entendre les chants retentir, peu de doutes sur les ennemis communs : l’état et le capitalisme. Les points de blocage à travers le pays n’ont pas faibli et se poursuivent.

Un soulèvement qui ne montre pas de signe d’essoufflement et ce malgré un déploiement policier renvoyant plus à l’imaginaire de la guerre civile : 90 000 hommes, des blindés à Paris, Bordeaux et Marseille, des hélicoptères et des canons à eau. Le tout dans une philosophie de « réactivité et mobilité » et la promesse d’un maximum d’arrestations arbitraires. Le meilleur maintien de l’ordre ? S’assurer que chacun reste chez soi.

Mais cela n’a pas suffi. Pour la seule journée de samedi, près de 2 000 personnes ont été interpellées en France, souvent a priori des manifestations, à grand renfort de la désormais célèbre « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou des violences ». Cela porte donc à près de 4 000 le nombre d’interpellations depuis le début du mouvement. Sans oublier les centaines de blessés, fruit de la multiplication des violences policières.

Voilà qui impressionnera le téléspectateur. L’ordre est restauré. Circulez, y a rien à voir.

Devant les chiffres de la répression mise en œuvre, du jamais-vu, la couverture médiatique semble hors-sol, presque grotesque. Toujours cette même chanson.
« Les casseurs ont encore frappé. »
« L’œuvre de professionnels du désordre. »
« Ils s’infiltrent pour casser, s’attaquer aux représentants de l’état et piller. »
« Les forces de l’ordre ont brillé par leur professionnalisme et leur sang-froid. »

Une atonie à couper le souffle quand le mot « révolution » commence à apparaître dans les pages des titres étrangers. Comment l’expliquer ? Samedi, peut-être plus que jamais, les rédactions françaises ont été dépendantes de la préfecture et du ministère de l’intérieur pour bénéficier d’une vue d’ensemble des évènements. L’hostilité affichée des contestataires vis-à-vis d’un discours médiatique confisqué et de ses représentants, mais aussi la multiplication des foyers à travers le pays ont rendu la couverture des évènements impossible. Inenvisageable. Alors oui, on filme quelques carcasses abandonnées encore fumantes, une charge de la police par ci, une progression de blindé par là. On pompe les déclarations de tel ou tel ministre. On parle sur les images, et cela fait information. Business as usual, en somme.

On allume le 20h de France 2, Laurent Delahousse est toujours aussi cool. Mais ce soir, on sent que tout de même, il n’est pas très à l’aise avec les évènements. Lancement : « Quel bilan tirer de cette nouvelle journée de mobilisation des gilets jaunes ? A Paris et en région, une matinée calme et des violences qui ont éclaté cet après-midi. » Les images qui courent derrière reprennent le dessus : des blindés et des colonnes d’hommes en armure qui progressent dans les rues fumeuses. Le présentateur l’avoue : « Comment qualifier cette nouvelle journée de mobilisation ? Difficile de la résumer. »

Le pouvoir en a conscience, il ne peut pas plus. Pas dans la limite de ce que l’opinion peut accepter. Pas sûr que les images de violences urbaines aient plus choqué que celles des véhicules de guerre sur les pavés, des mutilations et des rafles de lycéens. A trop montrer les muscles face aux toujours très populaires gilets jaunes, l’Etat est peut-être en train d’abîmer la sacro-sainte révérence à l’ordre républicain.

Surtout, cela n’a pas suffi. Le pouvoir s’est retrouvé absent ou débordé à peu près partout. Le fameux dispositif magique, dernière carte de Beauvau, bien qu’efficace pour réaliser un maximum d’arrestations préventives, n’a in fine pas servi à grand-chose d’autre que communiquer. Sur le terrain, face à la militarisation des forces de l’ordre, le mouvement s’est adapté et a joué spontanément une nouvelle partition, promettant du même souffle un nouveau casse-tête aux autorités samedi prochain. Si la volonté d’"aller chercher Macron" était le moteur des journées du 24 novembre et du 1er décembre, c’est cette fois, non une idée folle, mais une sorte de dignité qui a guidé les Gilets Jaunes : celle de refuser d’être écrasé sans s’être battu.

Macron le sait parfaitement. Son monde menace de s’effondrer. On repense aux derniers mots, surréalistes, de Christophe Castaner lors de son point presse. « Le temps du dialogue, il est là ». Etonnante douceur dans la bouche du grand pape de la répression trônant sur une montagne d’arrestations. Il leur reste bien une dernière chance, un dernier bout de scotch : l’allocution télévisée du Président annoncée lundi soir pour tenter de retourner la situation.

Que peut-on en attendre ? Le Président se retrouve face à une équation qu’il ne peut pas résoudre. Céder beaucoup sur les revendications ? Cela parait peu probable, son dernier îlot de fidèles le soutient justement pour sa fermeté. Et surtout, cela donnerait in fine raison à toutes les formes de résistance, de rebellions et d’amitiés qui ont vu le jour ces dernières semaines. Quant à envisager qu’il s’entête ? C’est tout son monde qui pourrait se retrouver balayé. Bref, une chose est sûre, avant même son allocution, il a déjà perdu.


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