16 Mars 2016-ChampsElysées

Témoignage

par Janus.
Mis à jour le mardi 19 mars 2019

Un témoignage, des impressions plus qu’un récit bien ordonné

16 Mars 2019,

J’en rentre à peine, et je cherche mes mots pour en parler. Je sais ce que je ressens, mais ne sais comment l’aborder.
Je vais tenter de vous en livrer un témoignage, j’écrirai sur mes conclusions politiques à ce sujet dans un prochain article, je souhaite que ce texte soit diffusé assez vite, du coup, je préfère couper la poire en deux...
Je risque de m’attirer l’opprobre des bien pensants, particulièrement quand je vous aurais livré mes réflexions profondes.

Qu’importe.
Parfois, la raison importe peu, seule la nécessité compte.
Comme aux Champs-Élysées, ce 16 Mars 2019.
C’était nécessaire d’y être, de faire corps avec les copains, être dans les cortèges, de gonfler les rangs des camarades, d’appeler à la grève, de réclamer la justice, l’avenir, le respect.
C’était un devoir de participer au soulèvement, pour chaque âme touchée par le sort du monde, être sur un rond point, une marche, une photo, partout en France.
Moi je voulais aller à Paris.

On s’est retrouvés au « Champs » vers 10h, notre cortège avait été annulé, les flics fermaient le secteur, il fallait s’y rendre avant la nasse. Nous sommes contraints de contourner largement un dispositif sécuritaire à peine croyable, les CRS sont en très grand nombre, les patrouilles de contrôle semblaient assez limitées en amont, effectivement, ils sont tous là. Les CRS, les barricades de grilles et de fourgons ne laissent aucun doute : personne ne passe.

Finalement, après un long détours, nous parvenons à une rue qui semble ouverte, nous nous engouffrons dedans aussitôt, comme aspirés par un appel d’air.
Nous y voilà.
Arrivés à l’opposé de l’Arc de Triomphe, nous décidons de remonter la foule, on est quand même aussi venus satisfaire notre curiosité !
L’ambiance est bonne enfant, des slogans sont scandés en masse. On distingues des Émissaires de quelques uns de nos voisins européens, et on saisi toute la diversité du mouvement à travers l’incroyable foule qui s’étend au travers de l’avenue. Tambours, hygiaphones, costumes, drapeaux pancartes....Masques, banderoles, Gilets, pas gilets, black blocks, citadins, citoyennes, retraitées, handicapés, clowns, pitres, gros bras taurinés, punkettes sexys ou papy vénèr... y’avait du monde, ça faisait plaisir à voir.
Nous avons finalement aperçu le haut des Champs-Élysées, la masse noire qui faisait front contre les forces de l’ordre. Ça avait déjà cogné, fumées, le canon à eau en action...
J’ai été con, j’ai voulu voir.... plein de mes a priori Diois : ça va, c’est cool, c’est le début de journée, on se chauffe un peu.... je promène donc.....
Bruit bizarre, explosion, pluie de plastique... mouvement de foule,
« quoi ?, y’a quoi ? Ah, ….
et merde ! »
Le gaz se disperse à une allure dingue, pas le temps de comprendre, sortir du nuage, putain sa mère !

Ok, c’est ça les lacrymos ? PUTAIN ! Vous dire que ça pique les yeux ?
Ça fait deux jours, j’en ai encore plein la gorge, suer me ronge la face, j’ai les sinus qui prient pour une prothèse en tungstène,
Une fois que j’ai bien eu à galérer, le foulard sur le nez, aveuglé par les larmes, à sortir de ce merdier. Je me plie pour tousser tout ce que je peux, dans l’espoir de cracher cette daube. Je ne parviens plus à ouvrir les yeux En fait, c’est mon corps qui parle pour moi, j’ai complètement agi à l’instinct. Je commence à prendre conscience que c’est mort, on les approchera pas, quand deux mains m’agrippent et me redressent, on me donne des instructions simples, claires, d’une voi rassurante. J’obéis, on me douche le visage avec un truc ? « ouvre la bouche, et crache » bon on me douche la bouche... je crache, j’ouvre les yeux. Trois street-médics m’entourent. Trop merci les gars ! Ils s’assurent que ça va et repartent à toute allure. Retrouver les potos....

Ça vous va pour la mise en bouche ?

Nous avons fini par nous écarter un peu du front, là où les lacrimos se font plus rares, mais nous harcèlent régulièrement.
Peu à peu, l’action se rapproche, les CRS chargent en plusieurs points, ils nous bombardent de leur foutu gaz, des grenades explosent çà et là, elles ont l’air jetées complètement au hasard, Les GJ cherchent une échappatoire. Une fois identifiée c’est droit devant. On est nombreux à faire masse dans cette rue perpendiculaire, on cours en espérant l’issue, « Ils Arrivent ! », Demi tour.
On retourne au Champs....

La Suite ça a été l’Enfer.

Sommairement, la technique est simple : on fissure le groupe à l’aide de rideaux de lacrymo, on gaze jusqu’à ce que la foule se presse dans les rues adjacentes, là on l’encercle, on l’oppresse, puis on gaze encore. Il faut bien avoir conscience d’une chose : Les Blacks Blocks sont au front, vers l’Arche, eux qui sont équipés, n’ont pas eu à refouler. Avec nous, la majorité sont des gilets lambdas, venu fêter l’anniversaire, beaucoup de provinciaux qui se sont abstenus de venir avec du materiel, par peur du contrôle, quelques « virulents », sont venus pour garder le tampon, capter l’attention et les coups. Un bout de la presse, évidemment. Et un renfort de médics.
Tout le jeu consiste donc à à trouver un passage dans la nasse qui se prépare, ne pas se faire encercler. Le jeu...franchement, c’était la guerre, je vois pas comment le dire autrement, les rues étaient couvertes de tôles, de palettes, des trottinettes , par endroit des feux avaient pris. Je suis d’ailleurs surpris de tout ce qui était disponible, dans la rue, pour nous faciliter la dégradation...

Pendant plusieurs heures, c’est la confusion, le chaos perpétuel, entrecoupé des cours moment de calme où l’on se rassemble et se soigne. on nous pousse d’un côté, on nous étouffe de l’autre, on nous oppresse et nous libère que pour mieux nous terroriser, on brandit tonfas et lbd pour s’en servir au moindre prétexte. Du sang jonche le sol par endroit. Des usagers de la route croisent notre chemin, éberlués d’assister à l’hallali...lalala...

Je me souviens d’une peur terrible :
On est au carrefour de deux ruelles, le groupe vient de se retrouver après une succession confuse de violences variées, au mileu d’une foule exténuée, à bout de souffle, quand on assiste à la manœuvre dans son ensemble : une fois cernés, plusieurs tirs en cloche nous affligent de gaz, impossible de sortir, la dose subie est maximale, soudain je vois de l’autre côté du nuage de craie : le passage, la sécurité. Il faut passer. Pas le choix, comme à chaque instant d’ailleurs. On se saisit les uns les autres, et on cours, le foulard plaqué sur le visage, on respire pas la bouche, c’est mieux, je garde juste un œil hors du tissu. Mais l’attaque est sauvage tout de même.
Quand je passe l’épais nuage de fumée, je distingue deux masses identiques de part et d’autre du passage, ce sont les flics qui ont pris position, lbd en joue, à hauteur de tête -toujours à hauteur de tête- matraque en l’air, prêts à l’agression, ça me glace le sang, ça c’était vraiment une image de guerre, pas le choix, encore cette putain de nécessité : fonce ! On passe !

On en a bouffé du gaz, aussi ce coup çi, je crois que je me remet assez bien. Ma binôme me crie Afdhchngcn (c’est un faux nom...à moins que vous préfériez une périphrase ? Genre le mec qui était du voyage, pas lui, ni lui, ni celui là, ouais ouais, c’est ça c’est lui ?) ! ils ont eu Afdhchngcn !! la panique, ça veut dire retourner les vers ces monstres hybrides, à peine humain, qui finissent par ressembler aujourd’hui aux images de sf de mon enfance.... ?
Vie de merde.
je me retourne, un homme à terre, encadré par les soigneurs... hypnotisé, dans un état second, je vais voir.... il a l’air à peine conscient, au fur et à mesure je je m’approche, que je découvre la scène, mon angoisse se cristallise. Finalement, je me dégage un angle sur son visage, ce n’est pas lui...
Afdhchngcn nous rejoindra assez vite, il a pris un très sérieux coup qui le fera souffrir tout le trajet, mais il va bien mieux que le gars qui gît à quelques mètres.

J’ai vraiment ressentie la haine du flic.
Moi je suis un putain de bisounours, malgré toutes les manifs, j’ai jamais ressenti ça. Je suis fervent partisan de la non violence depuis un bon moment,
Le fait de subir autant, d’être pendant plusieurs heures sans échappatoires, à s’épuiser ensemble, nous soude bien plus fort qu’une diatribe télévisé de l’autre …. tu vois qui...
Certes, mais pas que : toute la nuit, je me suis vu massacrer des uniformes, et je vous garanti que la prochaine fois, je rendrais les coups.
Oh oui je sais, c’est pas très déontologique tout ça... on va me faire les gros yeux, me dire que je dessers le mouvement.
Je développerai plus avant, mon discours,...très bientôt, mais là j’en peux plus, et ça fait un moment que les copains veulent que je raconte.
Alors pour l’anlyse, la profondeur de ma réflexion, et mon affect, faudra attendre mon prochain article, promis je m’y colle rapidement.

Je voudrais revenir, sur un point, tout de même au cours de ce joyeux intermède répressif, je n’ai pas vu que la violence et le chaos : j’ai vu l’entraide et la cohésion. Pas un n’est laissé derrière, celui qui a besoin d’aide est secouru automatiquement. On se soigne, se distribue du sérum phy, de l’eau, on se prends dans les bras.
C’est là que je vais m’attirer vos foudres : à mon sens, il n’y a pas, des blacks blocks, des casseurs, des GJ, des street-médics... nous sommes UN. Chacun lutte à sa manière, chacun avec ses idées, ses choix, sa conscience. Mais j’ai ressenti quelque chose de purement organique dans cette foule, comme si nous étions cellules d’un corps plus grand, qui cherchait juste un environnement sécurisant pour s’établir...
C’était l’Anarchie la plus totale, au sens commun du mot : la bonne vieille définition apeurée du larousse : « État de trouble, de désordre dû à l’absence d’autorité politique, à la carence des lois. »

….
excusez moi, je ris sous cape, hihihihi,

….
Et ben ça marchait vachement bien !
Au final, on s’est tous protégé les uns les autres, on s’est positionné consciemment et naturellement dans l’entraide, sans jugement, sans recherche d’égo ou d’orgueil, dans l’ouverture à l’autre et dans la joie, oui j’ai bien dit la joie, d’en prendre plein la gueule ensemble, pour quelque chose qu’on pense noble, et nécessaire.

Biiiz^^


1 Message

  • 16 Mars 2016-ChampsElysées Le 25 mars à 09:40, par Frankie

    Sur les champs également pour l’acte 18 je me retrouve complétement dans ton récit. Et pour en avoir discuté avec d’autres témoins, nous avons tous vécu la même choses : Cette ambiances de guerre irréelle et la solidarité gilets jaune.
    Merci pour ton témoignage. Nous sommes 1, Tous unis, Tous solidaire.
    Tous dans la rue

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