Hong Kong : L’eau, le feu, le vent

La bataille de PolyU

par janek.
Mis à jour le mercredi 27 novembre 2019

Hong Kong : L’eau, le feu, le vent

La bataille de PolyU
paru dans lundimatin#218, le 25 novembre 2019

Nos amis du collectif Cafardnaüm viennent de nous transmettre ce récit de l’occupation et du siège de l’université PolyU du 14 au 19 novembre. Ils nous précisent qu’aucun représentant des médias français mainstream n’était présent sur le campus durant la nuit du 17 au 18 novembre, point culminant du siège de la fac.

Dix heures, dimanche 17 novembre. La stratégie de la terreur liquide est de retour à l’université Polytechnique de Hong Kong. Les insurgé.e.s ont une peur bleue du canon à eau made in France. Littéralement. Le liquide bleuté et saturé de poivre qu’il répand généreusement cause des brûlures intolérables. Ce matin là, deux engins, escortés par des véhicules blindés, tentent de percer les lignes de défense des occupant.e.s. C’est sans compter sur la magie du feu. Et puis le vent tourne.

Retour aux bases

Quand un projet de loi d’extradition vers la Chine continentale (Extradition Law Amendment Bill – ELAB) met le feu aux poudres, en juin 2019, les Hongkongais.es peuvent déjà se prévaloir d’une solide expérience en matière d’occupations. La Révolte des parapluies de 2014 n’a pas seulement marqué les esprits et fait émerger une nouvelle génération de militants « localistes », défendant l’autonomie politique et culturelle de Hong Kong – un courant dont la figure la plus éminente est le jeune Edward Leung, emprisonné depuis 2018 et considéré comme le père spirituel du soulèvement actuel. La campagne de désobéissance civile de 2014 a aussi accouché de nouvelles pratiques protestataires, notamment avec le blocage des axes routiers et l’organisation de formes de vie alternatives au cœur de la ville. 79 jours durant, les quartiers d’affaires d’Admiralty et de Causeway Bay, mais aussi des quartiers plus populaires comme Mong Kok, de l’autre côté du port de Victoria, sont le théâtre d’occupations massives. Autour de ces campements de fortune, de véritables villes dans la ville s’improvisent, avec leurs espaces de débat et de formation, leurs dispensaires, leurs lieux d’expo... Célébrant le bricolage, ces occupations n’en ont pas moins un caractère très encadré. On retrouvera ce surprenant alliage de discipline et de DIY sauvage dans les occupations de l’automne 2019. A une (notable) différence près : prenant acte de l’incapacité de cette mobilisation pacifique à faire aboutir ses demandes en matière de réformes électorales, une partie du mouvement pro-démocratie s’est entre temps convertie à des modes d’action plus combattifs.

Tout en s’inscrivant dans cette trajectoire protestataire, l’occupation de PolyU est aussi le produit d’une conjoncture plus immédiate. Le 8 novembre 2019, un étudiant de l’université des sciences et de la technologie de Tseung Kwan O, Chow Tsz-lok, trouve la mort dans un mouvement de panique déclenché par une opération policière contre un rassemblement. Le mouvement anti-ELAB a déjà plusieurs martyrs, à commencer par Marco Leung Ling-Kit, dont le suicide en juin 2019 constitue à bien des égards un événement fondateur pour cette nouvelle séquence protestataire. Pour les militants et les sympathisants du mouvement, la mort de Chow Tsz-lok est pourtant d’un autre ordre que ces suicides politiques : ils accusent la police d’être à l’origine de la chute qui finira par coûter la vie de l’étudiant, après une semaine d’agonie durant laquelle la ville entière retient son souffle. Quand la nouvelle de sa mort finit par tomber, faisant du jeune homme la première victime identifiée de la police – par contraste avec les personnes présumées disparues –, la ville s’embrase.

Le 11 novembre, un appel à la grève générale est lancé sur les chaînes Telegram et le forum LIHKG prisés des activistes et des sympathisants du mouvement. Comme s’en souvient L., une sympathisante de la première heure :

« C’était dingue, les gens ont essayé de descendre dans la rue à 5h30 du matin, mais les arrestations ont commencé dès l’aube. Un peu plus tard, un gamin a pris une balle dans le foie, des motards de la police ont foncé dans la foule et les flics ont sorti leurs armes à plusieurs reprises. Ça a rendu tout le monde encore plus furieux ».

Dans cette atmosphère explosive, les blocages se multiplient : on balance tout ce qu’on trouve sur les voies ferrées, on tente d’harponner les câbles électriques, et des milliers de mini-dolmens en brique font leur apparition sur les routes. Pour certains, ces obstacles d’un nouveau genre s’inspireraient d’une sculpture de l’artiste contemporain Ju Ming, la « Porte de la sagesse », installée sur le campus de l’Université chinoise de Hong Kong (CUHK). D’autres sont en revanche convaincus que cette innovation est à mettre au crédit de la plèbe notoirement indocile de Mong Kok.

Cette journée insurrectionnelle s’achève avec l’occupation de la CUHK. Les étudiants de l’université, appuyés par un certain nombre d’étudiants et de sympathisants du reste de la ville, bloquent les accès à la fac et deux axes routiers : la très stratégique Tolo Harbour Highway, qui relie les Nouveaux Territoires à la péninsule de Kowloon, ainsi qu’une route de moindre importance traversant cette région d’urbanisation relativement récente, qui s’étend jusqu’à Shenzen. Le jour suivant, la police donne l’assaut pour libérer la Tolo Highway. Avec le soutien de la population, qui organise d’immenses chaînes humaines pour approvisionner les occupant.e.s en vivres et en équipement défensif, les étudiants opposent une résistance farouche et parviennent à repousser l’assaut policier. Pour prévenir une nouvelle incursion de la police, les occupant.e.s de CUHK fortifient le campus. Très vite, des dissensions vont cependant miner le mouvement. Par crainte d’infiltrations de policiers en civil, les étudiants de CUHK demandent à leurs soutiens extérieurs d’évacuer le campus.

Depuis le début du mouvement anti-ELAB en juin dernier, les manifestants ont souscrit à la stratégie du « Be Water » (Soyez comme l’eau), inspirée d’un célèbre aphorisme de Bruce Lee. En surgissant soudainement pour se disperser aussi vite, les insurgé.e.s jouent de la surprise et de leur fluidité face à leurs adversaires moins mobiles. Cette stratégie trouve pourtant ses limites face aux arrestations de plus en plus massives et à la collaboration du MTR (la compagnie ferroviaire hongkongaise) avec les forces de l’ordre. La fermeture systématique des stations de métro avant chaque action programmée prive en effet les protestataires de leur principal instrument de projection à travers la ville. Tirant une nouvelle fois la leçon de leur échec, les insurgé.e.s reviennent à une stratégie d’ancrage local, délaissée depuis la Révolte des parapluies. C’est « l’éclosion généralisée » (hoi fa) : une nouvelle guerre d’attrition contre la police, à travers la multiplication de foyers de révolte animés par des activistes enracinés dans leur quartier. L’heure est aux partisans telluriques et, à nouveau, à la défense des bastions.

Les front-liners contre le MTR. Poster collé sur le sol d’une passerelle piétonne, Yau Ma Tei, 31 octobre

Blocu-passion

Alors que la mobilisation faiblit à CUHK, elle s’intensifie en revanche sur d’autres campus. L’université Polytechnique de Kowloon est elle aussi occupée depuis le 11 novembre. Les rangs des occupant.e.s grossissent après qu’un certain nombre d’étudiants d’autres universités les rejoignent. Étudiant à CUHK, N. nous explique qu’il a rejoint PolyU après l’éviction des renforts extérieurs de son université :

« Ce conflit m’a vraiment peiné. Cela nous a affaibli. Nous aurions dû résister tous ensemble. C’est pour ça que je suis venu à PolyU : pour poursuivre la lutte et bloquer les routes ».

Comme à CUHK, l’occupation de PolyU sert en effet un projet de disruption des flux de la circulation. Surplombant l’un des axes routiers les plus fréquentés de la ville, le campus offre un accès aisé au Cross Harbour Tunnel, un tunnel sous-marin reliant le quartier de Wan Chai, sur l’île de Hong Kong, à la gare de Hung Hom, sur la péninsule de Kowloon, d’où partent les trains pour la Chine continentale. Avec un trafic routier journalier estimé à 116 000 véhicules, c’est la plus fréquentée des trois voies d’accès routier à travers le détroit de Victoria Harbour. Sa popularité tient en grande partie au fait que son péage, situé en contrebas de PolyU, est relativement bon marché.

Le pouvoir est logistique. Le Cross Habour Tunnel bloqué par les occupant.e.s de PolyU, principale voie d’accès entre la péninsule de Kowloon et l’île de Hong Kong. 16 novembre.

Le blocage s’organise progressivement. Le 13 novembre, depuis un pont piéton reliant l’université à la station de métro de Hung Hom, les occupant.e.s jettent des cônes de signalisation, du matériel de chantier et du mobilier urbain sur la route, fermant l’accès au tunnel. Au cours des jours suivants, le péage est incendié et des barricades font leur apparition sur l’autoroute, désormais fermée à la circulation et contrôlée par les étudiants. Ces derniers bloquent aussi méthodiquement les différents points d’accès à l’université : un mur de briques est érigé sur le pont enjambant l’autoroute, tandis que des barricades fleurissent aux autres points d’accès routier au campus. Les occupant.e.s font preuve d’une créativité débordante : aux murs de parapluies, on ajoute parfois un filet de volley ou du film alimentaire, des barrières métalliques sont soudées entre elles et vissées dans le sol, tandis que la chaussée devient une barricade géante, jonchée de briques (dont certaines sont collées au sol avec de la glu) et de pièges à crevaison. Un message tourne en boucle sur un haut-parleur pour inviter les piétons à la plus grande vigilance en arpentant les alentours du campus occupé : le terrain est miné. L’un d’entre nous s’enfoncera d’ailleurs un clou dans la semelle sur plusieurs centimètres. Un journaliste aura moins de chance et se blessera sérieusement sur l’un de ces pièges de fortune terriblement efficaces.

Les trois passerelles offrant un accès au campus ou le traversant sont pour leur part fortifiées avec du mobilier entassé sur des dizaines de mètres et lié avec des serre flex. Les garde-corps sont barricadés avec des parapluies, pour se protéger contre les tirs tendus de la police.

Bloque ta fac. Voies d’accès et passerelles barricadées sur le campus de PolyU. 17 novembre

L’accès à l’université, transformée en bastion, se fait par l’entrée principale sur Cheong Wan Road. Les visiteurs doivent se soumettre à une fouille approfondie au poste d’« immigration ». Comme à CUHK, les étudiants redoutent l’infiltration de policiers en civil. L’ambiance au check-point est tendue. Des jeunes gens masqués et vêtus de noir, épaulés par des militants plus aguerris, portant casque et armure de motard, inspectent méticuleusement les sacs de chaque visiteur – y compris des journalistes. Il faut aussi se soumettre à une fouille corporelle, au moins durant les premiers jours de l’occupation puisque la rigueur de ces procédures s’amenuisera au fil du temps, quand toutes les énergies se seront recentrées sur le champ de bataille.

La division du travail insurgé

Le lobby de la fac grouille de monde. Chacun.e s’affaire à sa tâche. C’est ici qu’entrent et sont triés les vivres, vêtements, équipements de protection et fournitures médicales offerts par la population, avant d’être dispatchés vers leur point de stockage. Au début de l’occupation, la plupart des dons sont conservés à la cantine, avant que l’accroissement spectaculaire des stocks n’impose une répartition du matériel dans des pièces séparées. Le nombre et l’affairement des front-liners [combattants en première ligne] en tenue de combat confirment que les étudiants projettent d’inscrire l’occupation dans la durée. Des archers vont rejoindre leur poste dans le jardin au pied de la tour A, surplombant l’entrée principale, autour de laquelle se déroulent la plupart des affrontements avec la police. Des guetteurs, jumelles dans une main et radio dans l’autre, scrutent les mouvements de la police autour du campus, tandis que des adolescentes plantent des clous dans des tuyaux en plastique pour préparer des pièges. Des centaines de caisses de Molotov et de bombes artisanales sont entreposées tout au long des remparts, prêts à être transportés vers les postes de tir au sommet de la citadelle ou vers la ligne de front. Les artificiers travaillent généralement à l’abri des regards, dans l’une des rares pièces inaccessibles aux visiteurs, devant laquelle sont entreposées divers « ingrédients pour la magie du feu » : bouteilles de bière, alcool, sucre, huile, cannettes de gaz... Les premiers jours du siège, la piscine de l’université sert de terrain d’entraînement pour les « magiciens du feu » (for mor fat), ces front-liners spécialisés dans la projection d’engins explosifs au cours des affrontements avec la police. Soucieux de préserver leur université des dégradations, les étudiants de PolyU interdisent pourtant ces pratiques au bout de quelques jours et lorsque l’un d’entre nous visite la piscine, dans la soirée du 16 novembre, un groupe d’occupant.e.s s’emploient à nettoyer les traces de combustion maculant le bassin.

Plan de bataille. Carte stratégique affichée par les occupant.e.s à l’entrée de la cantine de PolyU. 16 novembre

Un peu plus loin, Suen Chi Sun Memorial Square accueille une cellule de soutien psychologique où des travailleurs sociaux accueillent les étudiant.e.s en situation de détresse ou d’épuisement. Beaucoup de jeunes participant.e.s au mouvement anti-ELAB sont rejeté.e.s par leurs proches et ont dû quitter le foyer familial. Comme l’explique L., « certain.e.s de mes ami.e.s dans le mouvement se font traiter de cafards par leurs parents [le terme insultant utilisé par les Hongkongais pro-Chinois et la police pour dénigrer les protestataires]. En réaction, un certain nombre d’entre elles ont quitté leur famille depuis des mois, pour vivre dans des logements mis à leur disposition par de riches sympathisants. Pour elles, le mouvement est devenu leur vraie famille ».

L’amphithéâtre en contrebas permet de suivre sur des écrans géants l’actualité générale et celle des lignes de front dans le reste de la ville. Loin de mener un combat isolé, PolyU est en effet au cœur d’une configuration conflictuelle plus large, opérant à l’échelle de la ville dans son ensemble. Au début de l’occupation tout au moins, les gradins de l’amphithéâtre sont très parsemés : chacun.e est trop occupé.e par sa tâche pour avoir le temps d’en perdre devant les écrans.

De l’autre côté de la cour, un escalier mène au Shaw Sports Complex, où trône une statue de Sun Yat-sen grimée en front-liner. Sur la droite, la cuisine accueille en permanence une foule d’occupant.e.s venu.e.s se restaurer ou recharger leur portable, éventuellement en empruntant un câble dans l’un des cartons alloués aux principales marques de téléphone. La nourriture est variée et d’excellente qualité et, au début de l’occupation tout au moins, chacun veille à trier ses déchets. On partage son repas avec ses frères et sœurs d’armes ou son aimé.e. De nombreux couples se sont formés au sein du mouvement et les gestes de tendresse sont fréquents. On s’étreint, on se tient la main, et pas seulement entre amants. Ces moments de détente sont souvent fugaces. Régulièrement, des coordinateurs entre les différentes lignes font irruption dans la cantine pour appeler du renfort sur un poste. Plus encore qu’ailleurs, il est ici évident que l’occupation se vit comme un état de qui-vive.

Etat de qui-vive. Archers se préparant à rejoindre leur position au début de l’occupation de PolyU. Derrière eux, la statut de Sun Yat-sen, habillé en front-liner. 16 novembre.

Dans les pièces adjacentes, on trouve d’abord un vestiaire où l’on stocke des vêtements de rechange, soigneusement classés par taille, type et genre. Dans la même pièce, des sacs de serviettes hygiéniques confirment, si besoin en était, l’ampleur de la participation féminine à cette occupation, et au mouvement de manière plus générale. Hors la ligne de front, la parité hommes-femmes est respectée dans la plupart des postes. La représentation minoritaire des jeunes femmes parmi les front-liners est un sujet de controverse depuis les débuts du mouvement. Si certaines protestataires sont parvenues à imposer leur présence sur la ligne de front au fil des mois, les front-liners masculins conservent des réflexes de protection en mettant en avant la vulnérabilité de leurs camarades féminines aux violences sexuelles en cas d’interpellation.

Le dortoir est mixte mais l’on dort peu, notamment après le début des affrontements avec la police dans la nuit du 16 au 17 novembre. Signe que ces affrontements avaient été anticipés, des quantités considérables de fournitures médicales sont stockées dans une pièce adjacente. Ces produits médicaux sont clairement orientés vers les soins d’urgence : solution saline contre les effets irritants des lacrymos et des canons à eau, pansements, désinfectant... La pièce de stockage de produits d’entretien est tout aussi bien achalandée. Et si l’abondance de liquide vaisselle témoigne d’un soin particulier pour l’hygiène, ces produits ont un double usage puisqu’ils servent parfois à prévenir les intrusions de la police en aspergeant sols et escaliers.

Les éléments déchaînés

Le 17 novembre vers minuit, de premiers affrontements éclatent entre les occupant.e.s et la « popo » [le terme en usage chez les insurgé.e.s hongkongais.es pour désigner la police]. Un groupe de policiers anti-émeute tente d’approcher de l’université par Chatham Road, le grand axe routier à l’ouest du campus. Alertés par les guetteurs, un groupe d’une centaine de front-liners très équipés se déploient pour défendre le campus. En première ligne, les magiciens du feu ont pour mission d’allumer une barrière de flammes à l’aide de Molotov et de bombes artisanales pour bloquer la progression de la police. Ils sont protégés par les « porte-boucliers » (tun bing), brandissant des portes de casiers parfois renforcées avec de la mousse pour absorber les chocs, des planches de natation, des body-boards ou des boucliers ronds en polycarbonate. Les « pompiers » (mit for dui) sont quant à eux chargés d’éteindre les palets de lacrymo, principalement à l’aide de sacs isothermes remplis d’eau. Si les cônes de signalisation utilisés par les front-liners hongkongais.es ont acquis un statut iconique et fait le tour du monde, ils sont de moins en moins utilisés. Familière de l’extinction des lacrymos, L. explique :

« Personnellement, je n’aime pas trop les utiliser. D’abord parce que l’embout des cônes n’est pas toujours percé. Ensuite, la base du cône couvre une surface trop large, ce qui limite la précision quand on y verse de l’eau. Mais ça dépend de l’environnement. Quand tu es sur un pont, par exemple, il suffit de balancer la lacrymo ».

Les raquettes de tennis, de badminton et, dans une moindre mesure, les crosses de hockey (ou de lacrosse, un sport principalement pratiqué par les jeunes gens de bonne famille) restent en revanche très populaires.

Front-liners sur la ligne de front de Chatham Road. Nuit du 16 au 17 novembre

La « magie du feu » est intimement liée à celle du vent. Comme l’explique L.,

« Il faut connaître la direction du vent. Parfois, tu n’as même pas besoin de masque à gaz. Peut-être que tu n’auras même pas besoin de bouger ».

Durant certaines phases décisives de la bataille, les insurgé.e.s profiteront ainsi de la brise. Dimanche 17 novembre, par exemple, le vent souffle à leur avantage, en renvoyant la fumée des lacrymos vers les flics.

D’autres formes de « magie », plus marginales, ont émergé au cours des derniers mois ou sont encore à l’état d’étude. Parmi elles, on peut citer la « magie du poison » (en projet) et la « magie des insectes » (qui consiste à arroser les policiers ou les magasins hostiles au mouvement de boîtes remplies de cafards). Les jeux en ligne, les mangas et les animés japonais constituent une source d’inspiration inépuisable pour les (parfois très) jeunes insurgé.e.s hongkongais.es. Les front-liners ont inventé leur propre mythologie, à la croisée de Final Fantasy et des jeux de langue dont raffolent les Hongkongais. L’une de ces créatures mythiques, évoquant les animaux magiques des jeux vidéo, a fait son apparition suite aux attaques des Pro-Chinois contre les sympathisants du mouvement. L’expression si liu désigne les représailles contre ces agresseurs et signifie littéralement « régler ses affaires en privé ». Un plaisantin a cependant choisi de jouer sur le second sens possible de l’expression, qui peut aussi signifier « lion-oiseau ». Il n’en fallait pas plus pour que les graphistes du mouvement donnent forme à cet animal légendaire.

Si Liu, le lion-oiseau. Poster préparé à l’occasion de Halloween. « Lennon Tunnel » de Kwai Fong, 31 octobre

La « magie de la lumière » joue elle aussi un rôle essentiel dans les affrontements avec la police. Alors qu’une nouvelle bataille s’engage à PolyU en cette nuit du 16-17 novembre, des combattants postés sur les balcons de l’université pointent leurs lasers sur les policiers pour les aveugler. Les premiers Molotov volent. Les archers et les catapultes installées sur les terrasses de PolyU s’activent à leur tour. En réponse, les lacrymos pleuvent sur les gamins, qui ne tardent pas à se replier. Le même scénario se répète à plusieurs reprises, jusqu’à ce que les policiers finissent par se retirer. Une heure plus tard, ils testeront l’autre ligne de défense des front-liners sur Science Museum Road, défendue par un mur de parapluies. Là encore, les Molotov pleuvent et les flics reculent. Ils n’ont probablement jamais vraiment cherché à forcer les lignes de défense des insurgé.e.s, mais plutôt à les tester.

Les « magiciens du feu ». Premiers affrontements entre les front-liners et la police. 16 novembre.

Vers trois heures du matin, la tension retombe et tout le monde rentre prendre un peu de repos. Dimanche matin, vers neuf heures, la police est de retour. Les flics somment d’abord oralement les protestataires de se disperser. Puis ils sortent le drapeau bleu : « Vous participez à une manifestation illégale. Vous risquez une arrestation ». Quelques minutes plus tard, c’est le tour du drapeau noir : « Attention, gaz lacrymogène ». Presque simultanément, le drapeau orange vole au vent : « Dispersez-vous ou nous allons tirer ». C’est le début d’une bataille acharnée.

Ligne de front. Les front liners en position devant la tour du bastion de PolyU. 17 novembre

Contre-attaque. Front-liners jetant un Molotov et éteignant un palet de lacrymo. 17 novembre
Vers 10 heures, deux camions à eau, escortés de véhicules blindés, approchent du campus par Austin Road et Chatham Road. À l’intersection des deux avenues, ils marquent un temps d’arrêt de quelques minutes, avant de lancer une attaque groupée. Sous le choc, les protestataires reculent d’une cinquantaine de mètres. Le siège de l’université vient de débuter. Mais sans doute à la surprise des policiers, les deux ou trois cent front-liners présents dans la rue et aux balcons parviennent à repousser les véhicules. Les Molotov ont joué un rôle décisif dans le succès de cette riposte. La ténacité des combattants et les briques parsemant la chaussée, qui perturbent considérablement les manœuvres des véhicules, font le reste. L’un des véhicules blindés a tenté de sortir son canon sonore mais sans grand résultat : sous la pluie de briques et de projectiles divers qui s’abattent sur eux, les policiers préfèrent le replier.

https://www.youtube.com/watch?v=f-XHqeq2tC8&feature=emb_logo

L’eau et le feu. L’un des trois camions à eau - made in France - de Hong Kong, principal élément de l’arsenal policier face aux occupant.e.s de PolyU. 17 novembre.

« Je me suis fait schtroumpfer », disent les Hongkongais victime du fameux canon à eau balançant de l’eau poivrée et causant des brûlures insupportables. 17 novembre.

Les combats se poursuivent tout l’après-midi. Alors que la nuit tombe, les assauts des policiers deviennent de plus en plus agressifs. Ils ont probablement pour instruction de briser l’occupation avant la fin du week-end, pour que le gouvernement puisse se prévaloir d’avoir restauré l’ordre et la circulation avant la réouverture des bureaux. Les policiers se sont massés dans les couloirs de la station de métro de Hung Hom et sur les ponts menant à l’université. Vers 19h30, ils tentent une percée depuis la passerelle A1 mais les occupant.e.s parviennent à les repousser en déclenchant un gigantesque brasier, qui provoque l’effondrement d’une partie du toit de la passerelle. Une heure plus tard, c’est au tour de l’étage inférieur du pont du péage de s’enflammer. Une passerelle reliant le pont du péage à Tsim Sha Tsui East est à son tour incendiée pour bloquer l’accès de la police.

La guerre des ponts. Les occupant.e.s de PolyU incendiant l’une des passerelles menant à l’université pour bloquer l’avancée de la police. 17 novembre.

L’incident le plus spectaculaire du siège se produit vers 21h. Deux véhicules blindés de la police tentent de forcer la ligne de défense des occupant.e.s sur le pont du péage. L’un d’entre eux s’approche du mur érigé par les occupant.e.s et, depuis le toit du véhicule, arrose les front-liners au LBD. Le deuxième véhicule s’approche et prend un Molotov en plein pare-brise, puis une dizaine d’autres sur le toit et le reste de la carrosserie. Alors que le véhicule s’embrase et fait marche- arrière, les front-liners exultent, aux cris de « Libérez Hong Kong ! ».

https://www.youtube.com/watch?v=onsxmoJJHXI&feature=emb_logo

Alors que les ponts brûlent, bloquant l’avancée de la police, un camion à eau multiplie les incursions du côté de l’intersection de Chatham Road et Austin Road. Après l’échec des tentatives d’incursion depuis les ponts et passerelles à l’est du campus, les combats se concentrent sur ce croisement. Jusqu’au petit matin, le même rituel se reproduit à intervalles réguliers : toutes les 15 minutes environ, le camion à eau se lance à plein régime, toutes sirènes hurlantes, en direction de la centaine de front-liners qui résistent avec acharnement. Cramponnés à leurs parapluies et leurs boucliers improvisés, ils encaissent des déluges d’eau, mêlée à la redoutable solution bleue poivrée devenue la marque de la police anti-émeute hongkongaise.

Pour s’être eux-mêmes fait « schtroumpfer », deux d’entre nous peuvent témoigner des brûlures intenses provoquées par le liquide en question. Durant la journée du 17, des groupes de volontaires s’activaient dans le lobby du campus pour doucher à la lance les infortunés « Schtroumpfs », les laver et les enduire d’Aloe vera. Oubliant sa pudeur, il fallait s’exposer en sous-vêtements au regard de tous et toutes. Non que les présent.e.s aient prêté une grande attention à ces exhibitions : outre que les victimes se sont multipliées au fil de la journée, les occupant.e.s ont autre chose à faire que de se rincer l’œil. Changer de vêtements après ces douches à répétition – qui bien souvent ne font qu’atténuer les brûlures – permettait de mesurer l’expertise des jeunes gens en charge de ces opérations. D’un simple coup d’œil, les volontaires vous tendaient un T-shirt ou un jean parfaitement ajusté à votre taille et votre corpulence – un savoir-faire tendant à suggérer leur affiliation à la fameuse école de mode de PolyU, une université réputée pour les compétences techniques imparties à ses étudiant.e.s dans le domaine de la mode autant que dans ceux de l’hôtellerie ou de l’ingénierie.

Alors que les combats s’intensifient, ce réconfort n’est plus qu’un lointain souvenir. La panique commence à gagner les rangs des étudiants, notamment des plus jeunes – il y a des centaines de mineurs parmi les occupant.e.s, visiblement éprouvé.e.s par la fatigue et les intimidations de la police. Un peu avant 22h, la police annonce sur Facebook que toutes les personnes demeurant sur le campus seront désormais considérées comme des « émeutiers » – un délit passible de dix ans d’emprisonnement. Certains protestataires ont déjà commencé à s’affoler après que des messages ont circulé sur Telegram suggérant que des occupant.e.s tentant de fuir le campus avaient été interpellé.e.s et que des journalistes et des médics avaient été fouillé.e.s et interrogé.e.s, parfois sans ménagement. La nuit avançant, cette anxiété ne fait que s’accroître. Dehors, les front-liners résistent héroïquement face aux véhicules de la police. À chaque nouvel assaut, le groupe ressert les rangs et encaisse, tandis qu’une poignée de « braves » s’échappe pour lancer des attaques latérales contre les véhicules blindés et les canons à eau, appuyés par les catapultes de la tour. Celles-ci sont parfois d’une redoutable précision, parvenant à atteindre le toit des véhicules à cinquante mètres de distance.

L’ultime bataille. Affrontements entre front-liners et policiers. Nuit du 17 au 18 novembre.

Pluie de feu. Les derniers front-liners tentant de repousser le canon à eau de la police. Nuit du 17 au 18 novembre.

Avec l’arme de l’eau, la police joue désormais la stratégie de l’épuisement – des corps et du feu. Trois d’entre nous, qui assistons aux combats aux côtés des front-liners, entendons les combattants s’encourager à économiser leurs munitions. « Arrête la magie du feu, balance des briques ! », crient les gamins. Sentant peut-être la combativité de leurs adversaires s’émousser, les policiers en profitent pour tenter une percée. Des tireurs postés sur les bâtiments surplombant le campus arrosent de lacrymo et de balles en caoutchouc les front-liners et leurs soutiens sur les balcons de PolyU. Et tandis que les front-liners commencent à battre en retraite, une quarantaine de policiers tente de pénétrer dans l’université.

Il est 5h30 du matin et la situation semble sur le point de basculer. Mais une fois de plus, la magie du feu en décide autrement. La tentative d’incursion des policiers se heurte à une gigantesque barrière de flammes. L’un d’entre nous, présent dans le lobby de l’université, voit les occupant.e.s se ruer sur les caisses de Molotov, encore disponibles en abondance. Sans hésiter, une centaine d’entre eux balancent des bouteilles enflammées sans interruption. Pour ceux d’entre nous restés à l’extérieur, c’est un moment de terreur pure. Au sein du groupe de journalistes auquel nous nous sommes joints, l’hypothèse d’un incendie déclenché par des palets de lacrymo provoque un vent de panique. L’un de nous est en état de choc, convaincu qu’un carnage nous attend derrière les flammes. Un autre tente de mobiliser le groupe, en arguant que s’il y a des victimes, il faut à tout prix en témoigner. Nous finirons tous par rentrer, après avoir surmonté l’inquiétude de ce que nous allions trouver à l’intérieur. Certains sont prêts à se faire les témoins d’un massacre, d’autres pensent aux camarades demeurés à l’intérieur, qui ont peut-être besoin d’aide. Quand les flammes finissent par décroître, c’est un spectacle d’apocalypse qui s’offre à nous dans le hall dévasté. Enjambant les derniers foyers de feu et le mobilier carbonisé, nous atteignons le lobby, pas vraiment préparés à ce que nous allons y trouver.

Le brasier. Les étudiants de PolyU repoussant l’assaut de la police. 18 novembre, 5h30.
Contre toute attente, il n’y a aucun blessé. Au vu de la violence de l’intervention policière et de l’intensité de la riposte des occupant.e.s, c’est un miracle. À l’approche d’une importante échéance électorale, l’exécutif hongkongais a de toute évidence joué la carte de la retenue. Les menaces de tirs à balles réelles, qui ont terrifié un grand nombre d’occupant.e.s, n’ont pas été mises à exécution et l’on ne compte aucun blessé grave durant toute la durée du siège. La situation aurait pourtant pu tourner au massacre, notamment du fait de l’intervention de forces spéciales de la police, équipées de fusils d’assaut, au cours de l’ultime offensive contre les étudiants. De leur côté, malgré leur virulence apparente, les insurgé.e.s ne cherchaient pas à buter du flic. Un policier a écopé d’une flèche dans le mollet mais c’est l’unique victime déclarée du côté des forces de l’ordre.

Après la bataille. Le hall de PolyU après l’incendie déclenché par les occupant.e.s pour bloquer l’accès de la police. 18 novembre.
Le soleil se lève sur un monde dévasté. Les combattants, épuisés, s’affalent ou dorment debout. Quelques couples s’enlacent. Des adolescent.e.s terrifié.e.s se rhabillent en civil, dans l’espoir de s’enfuir. Un combattant résolu à résister jusqu’au bout les tourne en dérision, raillant leur manque de détermination. Mais les minots ont décidé que, finalement, ils n’étaient pas prêts à mourir ici. Pour l’heure, ces gamin.e.s terrifié.e.s ne semblent pourtant pas avoir la moindre idée où le vent les portera.

L’heure du doute. Un couple d’occupant.e.s de PolyU échangeant un peu de tendresse après une nuit de combats éreintants, alors qu’ils sont pris au piège par la police entourant le campus. 18 novembre.

Voir en ligne : https://lundi.am/Hong-Kong-L-eau-le...

P.-S.

Crédits :
Photos de Laurent Gayer

Vidéos de Jules Vécu (https://www.facebook.com/Vecu.lemedia/)


1 Message

  • Hong Kong : L’eau, le feu, le vent Le 28 novembre à 21:02, par Etienne Maillet

    C’est pas malin, ces troubles. Comment y va faire JCDecaux pour faire la pub dans le MTR maintenant (JC Decaux à la concession publicitaire du métro de Hong Kong) ? (et aussi le métro de Tianjin, en Chine continentale, etc)

    En ce qui concerne la Chine justement, et plus précisément dans le domaine du maintien de l’ordre, la France entretient depuis longtemps des liens avec les forces de répression chinoise, notamment via la SOFREMI.

    Quand j’ai connu ces choses, le travail se faisait en sous-main, piloté par Pasqua, Falcone portant les valises, qui vendait aussi des placements en Israël, des aéroports de fret, des golfes…

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