Un article visionnaire sur la violence destructive et uniformisatrice du progrès technique

par Lewis Mumford - 1956

par Camille Pierrette.
Mis à jour le dimanche 14 octobre 2018

Sur l’excellent blog Partage-le, on trouve entre autre la transcription d’un très bon article de 1956 qui anticipait déjà les ravages de l’industrialisation et de l’uniformisation du monde au service de la Technique, de la Croissance ...et du profit des vampires psychopathes qui imposent leur emprise par la force et la propagande scolaire et médiatique.
Lewis Mumford serait sans doute atterré, mais pas surpris, s’il voyait le monde actuel, submergé de données, de tags RFID, de numérisation de tout, d’isolement mortifère, de marchandisation généralisée, d’incapacité à coopérer collectivement pour construire un monde meilleur, de l’insignifiance glorifiée de l’ « art » contemporain, de néo-libéralisme machinique et délirant, de recherche de sauvetage du monde vivant par les instruments et mentalités qui le détruise, de sur-blindages pour le Titanic civilisationnel, etc.
Ses visions ont été complètement confirmées, et surpassées, dans tous les domaines.
Pourtant, ici et là des ZAD et des résistances et alternatives radicales se font jour, on doit à présent les faire grandir, notamment ici, localement.

- Voir l’article : Comment le progrès technique déshumanise l’être humain et détruit le monde naturel

- Extraits pour vous mettre en bouche :

La sympathie et l’empathie, la capacité de se mettre, par l’imagination et l’amour, à l’unisson de la vie des autres hommes, n’ont pas de place dans la culture posthistorique, qui exige que tous les hommes soient traités comme des choses. Humainement parlant, l’homme posthistorique est un infirme, sinon un délinquant actif, et finalement un monstre potentiel. La nature pathologique de son infirmité est dissimulée par son haut quotient intellectuel. Vêtus de banals costumes de confection, exprimant des opinions apparemment tout aussi banales et prosaïques, ces monstres sont déjà à l’œuvre dans la société actuelle. Leurs activités caractéristiques — tels leurs préparatifs pour la guerre atomique, bactériologique et chimique — sont aussi irrationnelles que leurs actes sont compulsifs et automatiques. Le fait que la démence morale, sinon la futilité pratique, de ces préparatifs n’ait pas provoqué une révolte humaine généralisée montre à quel point le développement de la société posthistorique est déjà avancé.
(...)

Car il n’y a guère de doute que l’hostilité à la vie que manifeste l’homme posthistorique ne finisse par jouer contre lui. En raison de son inadaptation profondément enracinée, due peut-être à sa consciente dépréciation de son humanité et à la haine de soi inconsciente qu’elle engendre, il est probable qu’il mettra un point final à sa carrière alors qu’il l’aura à peine entamée.

(...)
Dans ce passage à un monde dirigé par la seule intelligence et voué au seul développement de la puissance, tous les efforts de l’homme posthistorique tendent à l’uniformité. En contraste avec la diversité organique, présente originellement dans la nature et enrichie par une large part des efforts historiques de l’homme, l’environnement dans sa totalité devient aussi uniforme et aussi rectiligne qu’une autoroute de béton, afin de permettre le fonctionnement uniforme d’une masse uniforme d’unités humaines. Aujourd’hui déjà, plus on se déplace rapidement, plus uniforme est l’environnement qui favorise mécaniquement le mouvement, et plus minime est le dépaysement une fois parvenu à destination  ; si bien que le changement pour l’amour du changement et la vitesse pour l’amour de la vitesse ont pour résultat le plus haut degré de monotonie.
(...)

Déjà, dans les grandes métropoles et dans les conurbations proliférantes du monde occidental, les fondations de l’environnement posthistorique ont été posées : la vie d’un opérateur d’ascenseur automatique dans un grand immeuble de bureaux est presque aussi vide et morne que le deviendra la vie tout entière une fois que la culture posthistorique aura effectivement effacé tout souvenir d’un passé plus riche. Au rythme actuel de l’urbanisation, il ne faudra guère qu’un siècle pour que la destruction de tous les espaces vivants naturels, ou plutôt leur transformation en tissu urbain de basse qualité, ne laisse plus rien subsister qui permette d’échapper à la vie posthistorique. Si le but de l’histoire humaine est un type d’homme uniforme, se reproduisant à un rythme uniforme, dans un environnement uniforme, maintenu à température, pression et humidité constantes, vivant une existence uniformément sans vie, avec des besoins physiques uniformes satisfaits par des produits uniformes, toute rébellion intérieure se trouvant ramenée à la norme par les hypnotiques et les sédatifs, ou par des interventions chirurgicales, une créature sous pression mécanique constante, de l’incubateur à l’incinérateur, presque tous les problèmes du développement humain seront réglés. Il restera toutefois celui-ci : pourquoi quiconque, fût-ce une machine, se soucierait-il de conserver en vie une telle créature  ?
(...)

L’homme moderne s’est déjà dépersonnalisé si profondément qu’il n’est plus assez homme pour tenir tête à ses machines. L’homme primitif, faisant fond sur la puissance de la magie, avait confiance en sa capacité de diriger les forces naturelles et de les maitriser. L’homme posthistorique, disposant des immenses ressources de la science, a si peu confiance en lui qu’il est prêt à accepter son propre remplacement, sa propre extinction, plutôt que d’avoir à arrêter les machines ou même seulement à les faire tourner à moindre régime. En érigeant en absolus les connaissances scientifiques et les inventions techniques, il a transformé la puissance matérielle en impuissance humaine : il préférera commettre un suicide universel en accélérant le cours de l’investigation scientifique plutôt que de sauver l’espèce humaine en le ralentissant, ne serait-ce que temporairement.

Jamais auparavant l’homme n’a été aussi affranchi des contraintes imposées par la nature, mais jamais non plus il n’a été davantage victime de sa propre incapacité à développer dans leur plénitude ses traits spécifiquement humains  ; dans une certaine mesure, comme je l’ai déjà suggéré, il a perdu le secret de son humanisation. Le stade extrême du rationalisme posthistorique, nous pouvons le prédire avec certitude, poussera plus loin un paradoxe déjà visible : non seulement la vie elle-même échappe d’autant plus à la maîtrise de l’homme que les moyens de vivre deviennent automatiques, mais encore le produit ultime — l’homme lui-même — deviendra d’autant plus irrationnel que les méthodes de production se rationaliseront.


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