Livre : L’échec de la non-violence (de Peter Gelderloos) - pour une diversité de tactiques

Réflexions critiques sur l’idéologie exclusive du pacifisme et de la non violence et ses effets sclérosants

par Camille Pierrette.
Mis à jour le mardi 29 janvier 2019

Dans les années qui suivirent la fin de la guerre froide, de nombreux mouvements sociaux ont vu le jour. D’abord pacifiques, ils ont ensuite adopté une diversité de tactiques à mesure que leurs forces et leurs expériences collectives prenaient de l’ampleur. Les quinze dernières années ont exposé, plus explicitement que jamais, la fonction de la non-violence.

Promues par les médias, financées par les gouvernements et pilotées par des ONG, des campagnes non violentes, à travers le monde, ont favorisé les ravalements de façade de divers régimes répressifs et permis aux forces de police de restreindre l’extension des mouvements de révolte sociale. Perdant souvent le débat au sein même de ces mouvements, les tenants de la non-violence ont de plus en plus recours aux médias dominants ainsi qu’aux fonds publics et institutionnels pour étouffer les voix discordantes. L’échec de la Non-violence explore la plupart des soulèvements sociaux qui suivirent la guerre froide pour faire apparaître les limites de la non-violence et dévoiler ce qu’un mouvement diversifié, indiscipliné et impétueux peut accomplir. En passant au crible le fonctionnement de la diversité des tactiques déployées à ce jour, ce livre explique comment les mouvements en faveur d’un changement social peuvent triompher et ouvrir les espaces dont nous avons besoin pour semer les graines d’un monde nouveau.

- Aux Editions Libre, le livre « L’échec de la non-violence », de Peter Gelderloos explore de manière approfondie les limites des tactiques utilisant la non-violence de manière exclusive, pour promouvoir la diversité des tactiques.
Livre en préocommande, livraison à partir du 1er mai 2019

Ce livre fait suite à Comment la non-violence protège l’État : Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux, du même auteur

- Deux livres à méditer en cette période de soulèvement en gilets jaunes, où beaucoup de gilets jaunes se questionnent sur le pacifisme intégral, et où les Pouvoirs essaient de diviser en séparant comme toujours les « bons manifestant.e.s » (pacifiques, prêts à débattre avec Macron, qui déclarent les manifs) des « mauvais manifestant.e.s » (radicaux, factieux, casseurs, violents).
L’élan, la liberté et l’inventivité des gilets jaunes ne doivent pas être bridés par les injonctions à rentrer dans le rang proférées par le régime, ni par les faux amis (et vrais alliés des Pouvoirs) qui orientent vers uniquement les actions déclarées, légales, pacifistes, qui ne gênent personne (ni le commerce, ni les gens, ni l’Etat, ni les politiciens....)
Au lieu de légitimer le régime en participant à ses mascarades (débats, miettes) ou en s’imaginant qu’il va suivre nos revendications et nous écouter réellement, approfondissons nos analyses, nos objectifs et l’adéquation de nos divers moyens d’actions.
Le régime est sourd, il est fait de sociopathes, ces gens en ont rien à faire de nous et de la Terre, ils sont inaccessibles à la raison et à l’empathie, ils agissent et pensent comme des robots, ils suivront jusqu’au bout leur programme destructeur, en nous foulant au pied s’il le faut. Ils vivent dans un autre monde et ne veulent rien changer de sérieux, ils sont de toute façon pied et poing liés par le système économique en place et le système politique sclérosé et antidémocratique qui le sert.
On ne pourra pas les faire changer d’avis, d’optique ou d’actions par la discussion et la persuasion. Ils ne cèderont que face à la révolte, au rapport de force, à des formes d’organisations plus séduisantes qui auront rallié les foules à leur détriment.

« La non-violence a échoué », Nelson Mandela

- En fin de page, vous trouverez des liens vers d’autres articles sur le même sujet.

- Un article cite un large extrait du livre « L’échec de la non-violence », voici quelques extraits de cet article :

La non-violence a perdu le débat. Au cours des 20 dernières années, de plus en plus de mouvements sociaux et de rébellions contre l’oppression et l’exploitation ont vu le jour à travers le monde, et en leur sein, nombreux sont ceux qui ont compris, avec le temps, que la non-violence ne fonctionne pas. Ils apprennent que les histoires des prétendues victoires non violentes ont été falsifiées, que des actions ou méthodes spécifiques pouvant être décrites comme non violentes fonctionnent mieux lorsqu’elles sont accompagnées d’autres actions ou méthodes illégales ou combatives. Ils apprennent qu’il n’y a aucune chance pour que la non-violence dogmatique et exclusive entraîne un changement révolutionnaire dans la société, pour qu’elle parvienne à la racine de l’oppression et de l’exploitation et pour qu’elle renverse ceux qui sont au pouvoir.

Au mieux, la non-violence peut obliger ceux au pouvoir à changer de masques, à placer un nouveau parti politique sur le trône et possiblement à étendre les secteurs sociaux représentés au sein de l’élite, sans changer le fait fondamental de l’existence d’une élite qui dirige et bénéficie de l’exploitation de tous les autres. En observant les principales rébellions des deux dernières décennies, depuis la fin de la guerre froide, il apparait que la non-violence n’est en mesure d’implémenter ce changement de façade que si elle bénéficie de l’aide d’une grande partie de l’élite — en général : des médias, des riches et au moins d’une partie de l’armée, parce que la résistance non violente n’a jamais été en mesure de résister à la pleine puissance de l’État. Lorsque les dissidents ne bénéficient pas du soutien de l’élite, la non-violence pure semble être la meilleure façon de tuer un mouvement, ainsi de l’effondrement total du mouvement antiguerre, en 2003, ou de l’effondrement du mouvement étudiant en Espagne, en 2009.

https://youtu.be/g4IyQPGjuyM

Cet apprentissage collectif se produit sur la planète entière, et se traduit par un glissement de la non-violence vers une diversité de tactiques — l’idée que nous ne pouvons pas imposer de limite aux tactiques, ni imposer une seule méthode de lutte à tout un mouvement, que nous devons pouvoir choisir parmi un éventail de tactiques, que les luttes sont plus robustes lorsqu’une variété de tactiques les composent, et que nous devons pouvoir choisir individuellement notre méthode de lutte (ainsi, les tactiques pacifiques font partie de cet éventail, tandis que la non-violence exclut toutes les autres méthodes et tactiques).

À ce moment-là, des partisans de la non-violence émergeaient souvent de leur tour d’ivoire pour débattre avec des partisans d’une diversité de tactiques. Mais entretemps, quelque chose a changé. Des insurrections se sont produites dans le monde entier, tandis que les mouvements non-violents se sont avérés mort-nés ou moralement défaillants. Même au sein du mouvement antimondialisation, les manifestations les plus puissantes et communicatives furent celles ouvertement organisées autour d’une diversité de tactiques, tandis que les rébellions dans le Sud économique, qui gardaient en vie le mouvement, étaient tout sauf pacifiques.

Des partisans de la non-violence ont souvent aidé la police à identifier ces « mauvais manifestants ». Et après avoir organisé ou participé à des centaines débats sur la non-violence en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, je suis persuadé que ceux qui ont le plus souvent agressé des camarades manifestants sont des partisans de la non-violence. C’est certainement confirmé par ce que j’ai pu observer de mes yeux. Cet épisode s’est joué tant de fois qu’il en a perdu tout caractère humoristique : des partisans de la non-violence attaquent ceux avec qui ils ne sont pas d’accord, au motif qu’ils utilisent des tactiques qui ne sont pas pacifiques.

Autrefois, les seules personnes assez malhonnêtes pour répéter l’accusation selon laquelle le Black Bloc ou d’autres manifestants masqués sont des infiltrés de la police étaient des stalinistes. Aujourd’hui, c’est devenu un argument ressassé non seulement par les zinzins de la conspiration mais aussi par des pacifistes qui se drapent derrière Gandhi et Martin Luther King. Les mensonges et les manipulations sont les armes de ceux qui ont perdu le débat mais qui n’ont pas la décence de l’admettre.

La plupart des partisans de la non-violence se sont tournés vers l’élite et ont obtenu le soutien du système lui-même. De grandes entreprises, très lucratives, publient leurs livres par millions, en un flux qui accélère à mesure que les mouvements sociaux combatifs gagnent du terrain. Les médias grand public, à but lucratif, proposent des interviews d’activistes non violents tandis qu’ils diabolisent ceux qu’ils qualifient de violents. Les professeurs d’université et les employés d’ONG vivant de subventions gouvernementales ou de riches donateurs (et vivant très confortablement, par rapport à la plupart des autres participants des luttes sociales), ont aussi tendance à pencher du côté de la non-violence, emportant avec eux d’importantes ressources institutionnelles.

La non-violence a échoué au niveau mondial. Elle s’est avérée une grande amie des gouvernements, des partis politiques, des départements de police et des ONG, ainsi qu’une traîtresse envers nos luttes pour la liberté, la dignité et le bien-être. La grande majorité de ses partisans ont quitté le navire pour faire copain-copain avec les médias, l’État, ou les riches donateurs, à l’aide de ruses mesquines, de manipulations, ou d’une forme de violence (comme l’attaque de camarades manifestants ou l’aide de policiers lors d’arrestations) qui se montre pratique pour gagner ce concours, même si cela signifie la division et la mort du mouvement. Nombre d’entre eux se sont révélés des opportunistes, des politiciens ou des carriéristes  ; tandis qu’une minorité ancrée sur des principes, restée fidèle envers son héritage historique, n’a toujours pas répondu aux critiques formulées contre les échecs passés et les faiblesses toujours actuelles de la non-violence.

En réponse à Comment la non-violence protège l’État, quelques supporters de la non-violence, à cheval sur leurs principes (écrivant dans Fifth Estate ou sur l’Indymedia de Richmond, par exemple), ont critiqué le ton dur du livre tout en acceptant les critiques, et ont appelé d’autres pacifistes à le lire afin de résoudre certaines de leurs erreurs. À travers ce livre, j’espère reconnaître qu’un désaccord respectueux est possible, et bien que je critique beaucoup d’exemples de non-violence qui, pour moi, relèvent de l’opportunisme, de l’autoritarisme ou de l’hypocrisie, je veux garder en tête que d’autres partisans de la non-violence soutiennent et respectent le principe de solidarité.

Dans ce livre, j’argumente en faveur d’une diversité de tactiques. À la base, le concept d’une diversité de tactiques n’est rien de plus que la reconnaissance de ce que différentes méthodes de luttes coexistent côte à côte. Mon but n’est pas de faire en sorte que d’autres pensent comme je pense ou soutiennent les mêmes tactiques et méthodes que moi. Pour moi, il est non seulement inconcevable qu’un mouvement repose sur des méthodes homogènes, mais ce n’est également pas souhaitable. Censurer un mouvement pour le changement social afin que tout le monde utilise les mêmes méthodes relève de l’autoritarisme. C’est pourquoi je pense que la non-violence — à savoir une tentative d’imposer des méthodes non violentes à un mouvement entier — est autoritaire et appartient à l’État. Pour la même raison, je ne souhaite pas imposer mes méthodes aux autres. Même si cela pouvait être accompli à l’aide de l’usage de la seule force de la raison, convaincre tout le monde (ce qui n’est pas possible, puisqu’aucun groupe humain ne pense de façon uniforme, Dieu merci) serait une grave erreur. […] Nos mouvements sont plus solides lorsqu’ils emploient diverses méthodes et analyses et que ces différentes positions se critiquent les unes les autres.

Ceux d’entre nous qui ont essayé de créer une lutte plus conflictuelle ont parfois eu tort, et ont parfois été aidés par les critiques de ceux qui sont plus dans le soin et la réconciliation que dans le conflit. Mais ce genre de critiques mutuelles et de soutien n’est possible que si ceux qui aujourd’hui s’isolent en se déclarant pacifistes décident de manière univoque de toujours soutenir ceux qui luttent, et de toujours lutter contre les pouvoirs oppresseurs.

Mon but, à travers ce livre, n’est pas de convertir ou de délégitimer celui qui préfère la non-violence. Au sein d’une lutte composée d’une diversité de tactiques, il y a de la place pour ceux qui préfèrent les méthodes pacifiques tant qu’ils n’essaient pas d’écrire les règles de la totalité du mouvement, tant qu’ils ne collaborent pas avec la police et les autres structures de pouvoir, et tant qu’ils acceptent que d’autres camarades de lutte usent d’autres méthodes, selon leur situation et leur préférence. Qu’ils reconnaissent les échecs historiques de la non-violence aiderait aussi, mais ceci n’est leur problème que s’ils souhaitent développer des méthodes non violentes efficaces qui puissent véritablement être prises au sérieux, contrairement aux manifestations confortables et creuses de non-violence que l’on a observées au cours des dernières décennies.

« Une des principales fonctions de la non-violence, à la fois historiquement et au cours des deux dernières décennies, a été d’attaquer les mouvements qui menacent réellement l’État. Ces dernières années, cela s’illustre par le fait que de plus en plus d’activistes non-violents endossent le rôle de la police en aidant à criminaliser et à marginaliser ceux qui se révoltent, qu’il s’agisse d’anarchistes dans un Black Bloc ou d’habitants de ghettos urbains. »

« Peut-être que le plus important des arguments contre la non-violence est que la violence est un concept ambigu au point d’être incohérent. C’est un concept sujet à la manipulation, et sa définition est entre les mains des médias et du gouvernement  ; c’est pourquoi ceux qui fondent leur lutte sur son évitement agiront selon et suivront toujours les recommandations de ceux au pouvoir. »

De façon significative, l’histoire se souvient de Gandhi plus que de tous les autres non pas parce qu’il représentait la voix unanime de l’Inde, mais de par l’attention particulière que lui porta la presse britannique et la prééminence que lui valut le fait d’être pris comme interlocuteur lors d’importantes négociations avec le gouvernement colonial britannique. Si l’on se rappelle que l’histoire est écrite par les vainqueurs, une autre strate du mythe de l’indépendance indienne s’effrite.

[…] Le mouvement pour les droits civiques des Noirs américains est l’un des épisodes les plus importants de l’histoire pacifiste. Dans le monde entier, les gens le considèrent comme un exemple de victoire non-violente. Mais, à l’instar des autres exemples discutés ici, ce mouvement ne fut ni une victoire ni non-violent. Il réussit à abolir la ségrégation en droit et à permettre l’expansion de la minuscule et insignifiante bourgeoisie noire, mais ce n’était pas là les seules exigences de la majorité des personnes qui prirent part au mouvement. Ils voulaient une complète égalité politique et économique, et beaucoup voulaient également l’émancipation des Noirs sous la forme du nationalisme noir, de l’inter-communalisme noir, ou autre forme d’indépendance à l’égard de l’impérialisme blanc. Aucune de ces exigences ne fut remplie – pas l’égalité, et certainement pas l’émancipation.

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2 Messages

  • Livre : L’échec de la non-violence (de Peter Gelderloos) - pour une diversité de tactiques Le 5 mai à 12:41, par Léa Piron

    J’apprécie le pas de côté qui est fait dans cet article sur les mots, l’histoire, les médias..
    Seulement je trouve qu’il manque une définition de ce que sont pour l’auteur les mouvements non-violents. Quand je suis ce que fait ANV21, en terme de désobéissance civile non-violente, je trouve que l’impact des actions d’ANV21 n’est pas nul. Je trouve que les faucheurs de chaises à la BNP, très médiatisé en 2015, ainsi que le procès qui a suivi, ont fait mouche sur les questions d’évasion fiscale.
    Qu’en pensez-vous ?

    Répondre à ce message

    • Livre : L’échec de la non-violence (de Peter Gelderloos) - pour une diversité de tactiques Le 5 mai à 23:35, par Camille Pierrette

      Il me semble que généralement on considère que la non-violence c’est ne pas détruire de biens ni s’en prendre physiquement à des personnes. Mais la définition est variable. Certains considèreront que détruire des biens n’est pas violent, d’autres que le fait de bloquer sans dégradations l’économie est violent...

      L’auteur je crois dis que la non-violence seule n’a pas ou très peu d’impact sur le cours des choses en règle générale, surtout face à un régime violent et déterminé à ne rien changer.
      Des changements purement formels, ou des coups médiatiques ne peuvent pas être considéré comme des avancées réelles.
      Mais bien sûr, la non-violence reste la plupart du temps très utile, mais il ne faut pas lui en demander plus qu’elle ne peut.

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