La légende du Baron noir et de Tourne soleil


Mis à jour le lundi 20 août 2018

Il était une fois une petite cité à l’ombre d’un écrasant donjon noir. Jamais le soleil ne pénétrait ses ruelles : un diable malfaisant l’avait plantée à l’ubac. Venus du donjon la nuit, des gémissements affreux glaçaient le sang des plus hardis eux-mêmes. C’étaient les fantômes des espoirs jetés aux oubliettes par le terrible baron noir qui en ces temps jadis régissait la bourgade. Aux croisades, murmurait la rumeur, il avait perdu une partie de sa tête.

Les parents prévenaient leurs rejetons rétifs :
- Si tu n’es pas sage, on te jettera dans les culs de basse fosse de la tour, comme le baron noir et ses hallebardiers
Pourquoi avait-on jeté le baron et ses hallebardiers dans les culs de basse fosse du donjon ?
Voilà l’histoire que je m’en vais conter.

De rares fois l’an le baron tolérait que les fous se réjouissent. Car il n’avait osé bannir les fêtes populaires, d’une antiquité et trop haute et trop sacrée. Mais aux jours dits des réjouissances, ce n’était alors partout que farandoles, carnavals, hautbois, musettes, résonnant dans les moindres calades, les plus étroites venelles.

- Mais hors le temps des fêtes traditionnelles , tonna le baron du haut de son donjon, terrible tel Jupiter, qui osera faire de la musique, peindre les murs, colorer la lèpre des crépis derrière des annonces, des affichettes, des réclames, des placards, des images, des poëmes, aura le nez et les oreilles coupées !
Depuis lors, le bourg racorni dans la crainte, languissait.

Un jour, dans la grand’rue, un gueux entendit qu’on frappait à son huis.
- Holà, manant, ouvre ! Qui vit là  ?

C’était les sergents du seigneur, Dupont et Dupond.

- C’est ma pauvre demeure, messeigneurs  !

- Ne sais-tu pas, faquin, qu’il est interdit d’aposter quelque pamphlet que ce soit sur les murs ? N’as-tu entendu le seigneur gronder ?

- Mais, messeigneurs, ce ne sont pas des pamphlets : juste quelques affichettes que j’ai ci-là collées pour annoncer les fêtes traditionnelles. Ne sont-elles pas belles et bariolées ? Icelle, voyez, chante la louange des muses !

- Tu m’enlèves ça de suite, gronda Dupont.

- Ca tout de suite, tu m’enlèves., renchérit avec finesse Dupond.

- Mais, messeigneurs, se défendait le manant, vous voyez bien qu’elles sont collées à l’intérieur, derrière le carreau, chez moi  !

- Tu arraches. Sinon, couic : plus de nez, plus d’oreilles !

Pour être court sur pattes, le gueux n’en avait pas moins la tête près du bonnet.

- Qui es-tu pour me dicter ta loi ? Te crois-tu milicien ? Que m’importe le baron ? Peuple 1er est mon seul souverain !

Derechef, il court au château. Une rombière au service du baron grattait là du vélin. En deux mots, tout à l’heure, elle comprend toute l’affaire, navrée de la bêtise des soudards. Elle prévoit le courroux du Roi. Gare les reîtres, gare le baron !
Les sergents, dont les oreilles sifflent, talonnaient le manant. De derrière la courtine, inquiets, ils hasardent un œil. Ardant de dessous son hennin une pupille noire, la dame, sans mot dire, les congédie. La queue basse, tout marris et honteux, les coquins prennent la poudre d’escampette sans demander leur reste.

Bientôt Peuple 1er eut vent de l’incident. Les langues se délièrent. Le roi apprend l’arbitraire et la sévérité des édits du baron. On lui narre les insultes du satrape - cuistre, faquin, bélître, racaille – lancées à tout ce qui a le mal heur de déplaire pour n’être ni courtisan, ni vassal, ni serf. On explique au monarque comment le baron pourchasse partout la concorde, dresse chacun contre tous. Comment ses soldats intimident la bourgade. Le chancelier du trésor glisse que les caisses sont vides. Le baron, est avide d’or mais ses poches pleines de châtaignes. Il écrase le manant de taille, de dîme, de gabelle. Il veut dans sa tour ruisseler l’onde courante et pure. Il veut son donjon plus haut, toujours plus haut. Comme le coq chantant, dressé sur ses ergots, il se pousse du col, lançant par vaux et monts qu’onques gallinacée n’eut la crête plus vermeil que la sienne.

Ulcéré de tant de vanité, encoléré qu’on bafoue le droit de ses sujets et ses propres édits, Peuple 1er, sans tarder, envoie ses gens d’armes à l’enquête.

- Qu’ont donc fait vos hallebardiers ? Qui les a incités à violer les lois édictées par Peuple 1er ? Avez-vous encouragé, par omission, malice ou ruse, vos sergents à se croire milice  ?

Promptement, les gens d’armes confirment toute l’histoire. Enfin, la clique fut jugée. On jeta les hallebardiers au cachot, et le despote aux oubliettes du donjon. (Magnanime, Peuple 1er n’avait pas eu le cœur de lui couper le nez et les oreilles).

Cela dut plaire à Dieu lui-même. Car lentement, comme en rêve, l’horizon autour de la tour pivota dans une ronde de nuages. C’est à l’adret qu’il s’arrêta, aux berges d’une fraîche rivière. Naguère ombreux, froid, humide, le bourg s’éclaira d’un chaud soleil méridien. Sous les platanes et les marronniers vigoureux, à l’ombre désormais complice et tiède, les couples s’enlacèrent. Bientôt, partout, comme cristal, tintaient le ris espiègle des bambins.

Alors sur la grand’place, désormais au soleil, on fêta la liberté revenue et la fin de la peur : chantez fifres, luths, tambourins, dansez farandoles, gambilles, gaillardes, gigues, sardanes et joyeuses carmagnoles !

Evaporée la défiance, chacun s’empressa d’aider l’autre. La prospérité revint. Dans les bourses des Jacques, naguère miséreux, tintèrent les écus. D’échoppe en échoppe, les boutiquiers s’entr’hélaient : « Comment vont les affaires ? A merveille ! ». Partout, en effet, on entendait battre le fer, chanter la scie, chuinter la plane, talocher la truelle, rénover les masures, chanter les gens heureux !
Ainsi finit le baron noir. Toujours tourne soleil !

P.-S.

Si plait à vos âmes ce modeste fabliau
faites en copie
et pour l’élévation des esprits
collez-le derrière vos carreaux
bien à la vue publique !


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