Une critique constructive en direction des Colibris, Pierre Rabhi, Cyril Dion & cie

Civilisation, progrès, écoindustrie, technologies, développement durable, récits...

par Camille Pierrette.
Mis à jour le mercredi 29 août 2018

Ici dans la Vallée, comme d’ailleurs à peu près partout, Cyril Dion, le film Demain, les Colibris et assimilés sont (presque) toujours adulés, et par ailleurs Biovallée ® et les éco-entrepreneurs locaux ne jurent que par le développement durable.
Pourtant, d’autres courants les critiquent de manière argumentée, en montrant que finalement ces idées et actions très médiatisées, en apparence sympathiques et raisonnables, risquent en fait de créer/entretenir des illusions dommageables et de conforter/continuer le système industriel, consumériste et productiviste, qui détruit partout le monde vivant, humains y compris.

tenter de faire perdurer le système en place (capitalisme et civilisation industrielle productiviste), ce n’est PAS la même chose que de travailler à sa disparition et à son remplacement

Bref, malgré l’apport positif des Colibris and co à l’information générale sur certains thèmes et certaines actions utiles (école, production locale....), je trouve aussi que les discours de leurs "leaders" pourraient bien détourner des personnes motivées vers des voies sans issues, où on "change tout ce qu’il est nécessaire de changer pour que rien ne change".

- Lisez notamment cet article : Cyril Dion, bonimenteur de l’écologisme médiatique et subventionné (par Nicolas Casaux) (extraits plus bas)

Sur internet, cet article suscite le débat, l’indignation, et aussi l’adhésion. En tout cas il permet de s’interroger sur le fond.
Pour temporiser un peu, j’ajouterais que, sur le terrain, des personnes et des groupes locaux de type "Colibris" qui agissent peuvent peut-être faire mieux/différemment que ce qui est théorisé/médiatisé par les "dirigeants" du mouvement dans lequel ils sont placés.

- Voir aussi :

- Citation de l’article "Si on ne l’arrête pas, la civilisation industrielle pourrait détruire toute la biosphère (par Theodore Kaczynski)"
Cela semble incroyable que ceux qui prônent les économies d’énergie n’aient pas remarqué ce qui se passe : dès que de l’énergie est libérée par des économies, le système-monde technologique l’engloutit puis en redemande. Peu importe la quantité d’énergie fournie, le système se propage toujours rapidement jusqu’à ce qu’il ait utilisé toute l’énergie disponible, puis il en redemande encore. La même chose est vraie des autres ressources. Le système-monde technologique s’étend immanquablement jusqu’à atteindre une limite imposée par un manque de ressources, puis il essaie d’aller au-delà de cette limite, sans égard pour les conséquences.

https://vimeo.com/271044231

L’enjeu véritable du débat ne se situe pas entre divers "niveaux" d’engagement militant ni sur la forme du discours, mais dans les directions et objectifs fondamentaux pris.
Vu l’urgence climatique et écologique, prendre la direction de tenter de faire perdurer le système en place (capitalisme et civilisation industrielle productiviste), que ce soit en le "verdissant" ou en essayant de l’adoucir, ce n’est PAS la même chose que de travailler à sa disparition et à son remplacement par une société vraiment soutenable.
A l’intérieur de chacune de ces deux options, on peut être plus ou moins radical et militant, sur la forme et les moyens, le débat de fond porte plutôt sur les options fondamentales prises.

On peut très bien vivre dans un lieu pratiquant la permaculture, et ne pas participer à des actions de sabotage ou de désobéissance civile, tout en soutenant celleux qui le font et en souhaitant publiquement la fin au plus vite du capitalisme et de la civilisation industrielle.
Tout le monde ne peut pas être un.e résistant.e héroïque, mais en revanche plein de monde pourrait soutenir moralement et matériellement les résistants utilisant l’action directe, défendre leurs idées au moins sur un plan médiatique.
Au delà de nos modes d’actions personnelles, la question essentielle est : au service de quoi, vers quels objectifs, quelle société veut-on ?
On peut tout à fait vouloir la disparition radicale du capitalisme et de la civilisation industrielle productiviste sans pour autant (pour X raisons personnelles) être dans la confrontation directe, dans le sabotage ou autres actions plus ou moins illégales.
Il y a plein d’autres choses à faire pour aider et avancer dans ce sens.

Le problème avec Cyril Dion and co, c’est qu’ils semblent bien ne pas avoir les mêmes objectifs sur le fond, ce qui dilue et apporte de la confusion. Ce ne sont pas leurs méthodes (communication, oasis, petits pas, transformation intérieure) qui posent vraiment problème.

Ce qui manque je trouve chez les Colibris and co, c’est d’avoir la lucidité, le courage, de dire franchement quelque chose du genre
 : "nous devons arrêter le capitalisme et la civilisation industrielle au plus vite, afin d’arrêter la destruction du vivant et les rejets de CO2, afin d’avoir une chance de conserver une planète vivable dans un futur proche. Et pour ce faire, nous devons, surtout nous dans les pays occidentaux, arrêter de prendre des avions pour les loisirs, arrêter tous les gadgets et les achats de produits fabriqués loin, arrêter les paquebots et les porte containers qui viennent d’Asie, arrêter les lotissements et tout bétonnage des terres, arrêter tous les projets d’aménagements type aéroports et grosses infrastructures (TGV, autoroutes, centrales nucléaires...), démanteler la mainmise sur les terres et les moyens de production par des gros propriétaires privés et remplacer le monde marchand par des activités de productions locales sous contrôle démocratique des peuples, remplacer le salariat par le droit d’usage et le partage organisé, arrêter les zones commerciales, arrêter toutes les technologies trop sophistiquées, même les éoliennes, et les remplacer par du low tech, arrêter le système publicitaire ; et pour ce faire il faut que des personnes participent à des mouvements de résistance car les dirigeants actuels ne veulent pas prendre les mesures qui s’imposent, et comme on n’a pas un système véritablement démocratique les choses sont bloquées, etc."
Ils pourraient très bien dire tout ça tout en continuant leurs actions tels qu’ils les mènent.
Peut-être que ça choquerait certaines personnes, qu’ils auraient moins accès à certains médias de masse et seraient lâchés par certaines fondations, mais ce serait plus cohérent, et permettrait d’encourager/soutenir un mouvement de résistance plus profond, plus adéquat, de faire comprendre l’ampleur des ruptures et remplacements à effectuer, et de faciliter/accélérer leur mise en oeuvre.

Certain.e.s répondront peut-être qu’il vaut mieux tenir un discours "édulcoré/expurgé" pour éviter de faire peur et d’être interdit de médias de masse. Mais du coup à quoi va servir au juste ce discours "amputé" ? Il risque fort d’être à côté de la plaque ou de conforter les propagandes du système, et d’avoir un effet très limité, ou un effet qui interviendra trop tard.
Mieux vaudrait au contraire multiplier les analyses très critiques qui vont au fond, les propositions de ruptures radicales, venant de toute sorte de personnes, avec toute sorte de manières de les exprimer, pour qu’à force elles pénètrent la culture et forcent les barrages médiatiques dressés partout par les possédants et les politiciens au pouvoir.

C’est aux Colibris and co d’analyser où ils en sont : se censurent-ils plus ou moins inconsciemment pour diverses raisons ? Auquel cas il serait utile qu’ils réfléchissent si c’est une stratégie pertinente.
Ou alors sont-ils encore trop "imbibés" du capitalisme et de la civilisation industrielle. Est-ce qu’ils n’arrivent pas à s’en détacher suffisamment, au risque de se fourvoyer dans des illusions et dans la perpétuation du système destructeur ? Auquel cas il serait bon de poursuivre leurs interrogations et remises en cause au lieu de parfois s’enfermer dans une bonne conscience confortable.
Personne n’est "pur", l’ambivalence et les contradictions sont partout, ça ne dispense pas de s’efforcer en permanence de s’interroger au fond, afin de prendre de meilleures directions.

Exemple d’écoindustrie (tomates hors sol) promue par Cyril Dion and co

Extraits de l’article de Nicolas Casaux

Bien qu’il reconnaisse à peu près les ravages écologiques engendrés par la civilisation industrielle, son examen du désastre social est presque inexistant. Cyril Dion ne propose aucune analyse des nombreuses oppressions systémiques qui caractérisent la civilisation industrielle (racisme, sexisme, etc.), des problèmes indissociables de l’existence du pouvoir — autrement dit de l’accumulation de puissance par un nombre restreint d’individus dans une société donnée —, de la relation entre la taille d’une société et le degré de démocratie qu’elle peut incorporer, des liens entre les différents types de technologie que l’on peut distinguer et les structures sociales dont ils émergent et qu’ils renforcent, etc.

Cela explique sûrement pourquoi il a la naïveté d’affirmer que le changement dont nous avons besoin repose nécessairement sur une « coopération entre élus, entrepreneurs et citoyens » et pourquoi le type de société idéal qu’il imagine ressemble à s’y méprendre à la société industrielle actuelle.

Et quel est donc l’objectif de Cyril Dion  ? C’est une question qui n’a probablement pas de réponse étant donné que lui-même ne semble pas savoir. D’un côté, il reconnaît que « les tenants de la “croissance verte”, du “développement durable” à la sauce RSE […] se contentent bien souvent d’aménager l’existant : recycler un peu plus, faire baisser les dépenses d’énergie, améliorer les processus de fabrication pour limiter l’impact sur l’environnement, sans remettre en question le cœur du modèle capitaliste-consumériste », mais de l’autre, c’est précisément ce qu’il prône.

Le mythe du Salut par la Technologie, voilà finalement à quoi se résument les espérances de Cyril Dion, Mélanie Laurent, Isabelle Delannoy & cie.

Les mensonges et les absurdités dont Cyril Dion fait la promotion sont si nombreux qu’y consacrer un livre n’y suffirait pas, et cet article est déjà long. Alors récapitulons. D’abord, nous n’avons pas le même objectif que Cyril Dion : tandis que l’objectif de son écologisme est « de conserver le meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer (la chirurgie, la recherche scientifique, la mobilité, la capacité de communiquer avec l’ensemble de la planète, une certaine sécurité) et de préserver au mieux [sic] le monde naturel » (deux aspirations fondamentalement contradictoires), le nôtre est d’arrêter au plus vite la destruction du monde naturel et de libérer l’humanité de la geôle planétaire que constitue la civilisation, dont les « bienfaits » et le « progrès » ne sont que nuisances.

Son discours peut se résumer en une phrase : mais si, croyez-moi, il est possible d’avoir une civilisation industrielle écologique et démocratique, d’avoir des zavions écolos, des zautomobiles écolos, des routes écolos, etc. Un conte pour enfant immature et une utopie indésirable, que la moindre analyse des systèmes de pouvoirs qui caractérisent la civilisation, des implications des technologies complexes et des industries dont il souhaite la continuation, dissiperait instantanément.

Il ne faut pas confondre des riches qui cherchent à préserver leur mode de vie de riche avec l’écologie.


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